A : Angoisse
« Au fond, ce que cette page
blanche symbolise, et c’est pour cela qu’elle effraie tant, c’est l’angoisse.
La terrible angoisse de l’écrivain face à cet univers qui n’existe que dans sa
tête et qu’il va tenter de mettre au monde. » (p.43) La page blanche est un obstacle que rencontrent tous les écrivains à un certain moment. On ne parle pas ici
de quelqu’un de totalement ennuyé et désintéressé qui doit simplement accomplir
son devoir afin qu’on ne le réprimande pas. L’angoisse nait plutôt chez celui
ou celle qui meurt tellement d’envie d’écrire, mais qui ne voit pas où
commencer. Dans ce genre de situation, on dirait ne pas savoir quels
mots employer pour transposer sur papier les idées et les émotions qui
nous charment. Il y a une peur de salir la page blanche. Les quelques lettres
qu’on essaie ici et là apparaissent comme des taches sur cette couleur pure. La
meilleure chose à faire est de ne pas se gêner. Il faut salir, barbouiller,
remplir la feuille, quitte à ne pas écrire ce qu’on souhaiterait écrire.
L’important est de noter l’idée générale pour pouvoir y revenir et peaufiner le
tout plus tard. On est déjà plus un écrivain avec un texte mal écrit que sans
texte du tout.
Pour l'auteur Franz Kafka, c'est l'angoisse qui a fait sa renommée. Ses œuvres « expriment l’angoisse humaine devant l’absurdité de l’existence, accrue par les institutions sociales. »[1]
Pour l'auteur Franz Kafka, c'est l'angoisse qui a fait sa renommée. Ses œuvres « expriment l’angoisse humaine devant l’absurdité de l’existence, accrue par les institutions sociales. »[1]
C : Chaos
« C’est qu’on veut mettre de
l’ordre dans un monde qui nous semble décousu. » (p.83) L’une des qualités
de la littérature, et qui s'applique également aux autres arts, est de
pouvoir donner du sens à la vie, malgré son inutilité apparente. En comprimant des idées, des faits vécus et des émotions dans un
petit bijou ciselé communément appelé œuvre d’art, on parvient à dégager du
sens, comme si on retrouvait un certain côté originel de l’univers. On n’arrive
jamais à apporter une réponse claire et définitive aux questions
existentielles ; on ne fait que soulever d’autres questions. Pourtant, il
y a une certaine satisfaction à effectuer ce genre d’exercice. Le livre est
l’un de ces endroits où l’on peut discuter librement de tous les types de
questionnements et essayer d'établir un certain ordre au sein de tant de
chaos. Ce terme « chaos » renvoie aussi à la mythologie en littérature. Que ce soit chez les Égyptiens, chez les Grecs ou plus près de nous avec les croyants monothéistes, l'écriture tient une place de choix dans le monde spirituel. Les plus vieilles oeuvres littéraires qui nous sont parvenues ont la plupart du temps un côté sacré. On peut même s'imaginer comment longtemps l'écriture a été réservée aux religieux, notamment au Moyen-Âge en Europe. Celui qui écrit prend le temps de songer aux mots qu'il emploie. Au final, il y a sans doute quelque chose d'apaisant à mettre des caractères sur toute chose plus grande que l'homme. Cela ajuste le monde spirituel et surnaturel à notre échelle.
D : Délire interprétatif
Lorsqu’on se plonge dans un
roman, il arrive parfois que certains mots accrochent notre attention sans que
l’on sache d’abord précisément pourquoi. Instinctivement, un lien s’établit
entre notre vécu et l’écriture de l’auteur. À partir d’une simple phrase, on se
met à concevoir une théorie extraordinaire qui nous fait sursauter tellement on
trouve que l’auteur du livre possède du génie. Avec une subtilité extrême, ce
dernier décrit mot pour mot ce que nous avons toujours éprouvé vis-à-vis une
situation particulière et nous nous félicitons même de notre lecture
« rayon-x » qui nous fait détecter les messages cachés d’une œuvre.
Toutefois, il n’en est rien la plupart du temps. Toute cette conception
idéalisée de l’auteur n’est rien d’autre que le fruit de notre imagination.
Bien sûr que toute œuvre évoque bien plus de choses que ce que son auteur a
consciemment voulu, mais il est parfois erroné de lui attribuer des intentions
qui n’étaient pas les siennes. Le lecteur tombe alors dans ce qu’on appelle
communément un « délire interprétatif ». Il associe deux ou trois
images, dénaturées après qu’on les ait sorties du contexte du roman, à l’un de
ses champs d’intérêt personnel ou encore à un sujet qui l’intéresse
particulièrement ces temps-ci sans pourtant pouvoir défendre cette interprétation outre mesure. Enfin, peut-être que les romans qui ont une intrigue complexe, de plus en plus communs, nous ont trop habitués à imaginer des tournures inconcevables et que les lecteurs sont victimes de leur propre plaisir d'enquêteur littéraire, qui sait?
F : Farine
« Et la maison d’édition comme
une boulangerie où l’on travaille de nuit afin de livrer au matin du bon pain
chaud qui nourrira l’esprit au quotidien. L’écrivain doit fournir la
farine. » (p.31) Il est intéressant de comparer le travail de l’écrivain à
celui de l’artisan. Spécialement dans un atelier littéraire, on voit
l’importance d’apporter un matériau raffiné, mais qui a encore besoin d’un peu
de la rigueur et de l’aide des autres pour devenir appétissant. Les
commentaires reçus, qu’ils soient positifs ou négatifs, doivent aider
l’écrivain à pousser plus loin sa pensée et lui offrir d’autres options pour
orienter son texte. Ce produit de l'imagination doit avoir une certaine teneur,
mais ne doit pas être trop lourd, sans quoi le lecteur
risque de faire une indigestion. Par ailleurs, on doit être soi-même en
mesure de nourrir les autres et de leur donner des idées pour qu'ils
développent leur propre recette. Il y a là une relation de complémentarité
entre les participants qui alternent entre les rôles d'écrivain et
de lecteur, tour à tour meunier et boulanger.
H : Humour
L’humour est un genre particulier en
littérature. Il est parfois snobé par les puristes qui voient là un genre
vulgaire. Malgré tout, faire sourire ou même rire le lecteur est un art
que peu d’écrivains maîtrisent. Une des formules les plus efficaces est la
dérision, voire l’autodérision. Montrer la vulnérabilité d’un personnage qui
semble puissant ou bien sa propre vulnérabilité en la ridiculisant peut mener à
des situations comiques. Souvent vu au théâtre dans les comédies, par exemple L'Avare de Molière où l'on se moque d'un vieux grincheux particulièrement radin, ce genre de procédé se met aussi en œuvre au sein d’un roman. Le thème de l'humour en soulève un
autre : l’aspect ludique de la littérature. S’il y a un certain jeu à
vouloir faire rire le lecteur, il y a certainement un amusement à créer une
intrigue et des personnages, peu importe le genre de roman. Je suis persuadé que
de nombreux écrivains ont un plaisir presque enfantin à placer un
rebondissement en fin d'histoire. Même le vocabulaire est un aspect intéressant
sur lequel jouer, que ce soit avec des répétitions, des néologismes, etc.
L : Lecteur
« Tout lecteur n’est pas
obligé d’écrire, mais tout écrivain est d’abord un lecteur. » (p.75-76)
Il est primordial de s’alimenter de
lectures. Évidemment, cela inspire l’écrivain, mais cela peut aussi lui
rappeler pourquoi il écrit, le ramener au plaisir originel du lecteur qui se
laisse immerger dans l’univers qu’on lui propose. Par ailleurs, quand
l’écrivain s'attelle à la tâche, il s’imagine toujours un lecteur potentiel. Consciemment ou
non, il s’adresse à quelqu’un. Il désire qu’on écoute ses pensées, ses émotions
ou toute histoire fabuleuse qu’il a brillamment mise sur pied. Néanmoins, il
est rare de viser juste quant à son lectorat. On croit toucher un type de
personne en particulier, car nos phrases nous font penser à elles. En fin de
compte, ce n’est pas le cas du tout et c’est plutôt des gens qui ne sont pas
directement concernés qui trouvent de l’intérêt dans telle phrase.
Souvent, cela leur permet d'adopter une nouvelle vision du monde, qui est différente de la leur. C’est pourquoi des gens qui sont tout le contraire d’un
roman en viennent souvent à l’apprécier. Une autre idée à maintenir à l’esprit
est que le lecteur n’est pas écrivain la plupart du temps. Il faut comprendre
qu’il a toute une panoplie d’intérêts et que la littérature n'en prend qu'une part,
plus ou moins grande. Surtout de nos jours, avec toutes les distractions
possibles, il est souhaité d’adapter son style au lecteur, que ce soit en
faisant des résumés subtils, en dosant les informations sur les personnages ou
en ajustant le ton afin qu’il ne soit pas trop littéraire. Le lecteur n'est pas dans la tête de celui qui écrit.
V : Vieillir
« Il faut regarder vieillir,
avec une certaine compassion, les personnages qui peuplent votre récit. »
(p.35) Le temps est essentiel pour l’écrivain. Il doit s’accorder du temps, non
seulement pour ses sessions d’écriture, mais aussi pour réfléchir à l’histoire.
La cohérence d’un personnage est primordiale si l’on souhaite en créer un qui soit vraisemblable. Cette phrase de Laferrière me fait penser au schéma
actantiel, où le personnage vit plein de péripéties qui le font évoluer d’un
équilibre A à un équilibre B. Le personnage, qui est au centre du genre
narratif, a ses motivations et il faut les déceler attentivement pour que ses
actions soient cohérentes. Un exercice réalisé en classe avec l'auteur québécois Jean Barbe traitait justement de cet aspect. Les participants devaient attribuer une cinquantaine de caractéristiques à leur personnage en essayant de garder le tout cohérent. Par la suite, il était plus facile d'imaginer la réaction du personnage dans une situation donnée. Même si la plupart des caractéristiques établies ne se retrouveront pas dans le texte, ce genre d'exercice ajoute de la profondeur aux êtres dépeints et efface les passages flous. Au final, créer un personnage, c’est comme faire un bon vin. Le travail
préliminaire est primordial : cultiver le raisin, l’écraser, ajouter la
bonne dose de levure, etc. Par la suite, on peut laisser vieillir le tout et
obtenir un fin produit.
Z : Zeste de science, zèle pour
la science
La démocratisation de plusieurs
médias, comme la radio, la télévision, et plus récemment Internet, a permis
un plus grand accès à l’information, particulièrement pour ce qui est des théories
scientifiques. Dès lors, quand un écrivain situe son personnage dans une époque
spécifique, ou dans un domaine particulier, il se doit d’aller vérifier les
faits qu’il présente, sans quoi certains lecteurs risquent vite de trouver des
failles et des incohérences dans le roman. Un certain « zèle »
scientifique s’est emparé du grand public. Certaines œuvres littéraires ont
parfois des airs de documentaires récités avec la voix solennelle de Charles
Tisseyre. Un roman qui me revient en tête est celui de Bernard Werber, Les
Fourmis. Même si j’ai trouvé la formule intéressante, il y avait quelque
chose de très factuel et d’informatif. Si cela permet l’originalité de certains
auteurs comme Werber, il y a sans doute un certain danger à étouffer la
littérature dans trop de détails scientifiques. Souvent, la simplicité et la
banalité suffisent à évoquer les images les plus touchantes. Les épanchements
des romantiques et l’imaginaire des surréalistes ont lieu d’être. Pas besoin de
fournir une bibliographie de quinze pages à la fin de son roman pour prouver
qu’il est bon. Bref, un zeste de science peut être utile, mais ne faisons pas de zèle.
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