B : Bibliothèque de
l’enfance
« La bibliothèque de
l’enfance est immense. » (p. 159) On aborde souvent l’enfance avec une
certaine nostalgie. C’est un moment charnière pour les êtres humains. On
découvre alors le monde avec une naïveté qu’on ne pourra pratiquement jamais
ravoir. Tous les adultes sont passés par là. Le souvenir qu’on en garde est
flou. On oublie souvent les rages qui nous habitaient alors, comme le désir
d’indépendance. Étrangement, cette distance entre notre réalité actuelle
d’adulte et celle d’un enfant permettent à l'auteur de se rapprocher du lecteur. Il y a
cet imaginaire que tous les deux tentent de reconquérir par le biais de la
littérature. Malgré tout, l'enfance survit aux adultes par l’intermédiaire de ceux
qui les ont vu grandir. La parenté d'un individu adore lui rappeler les mets qu'il détestait manger, la chanson thème d’une émission télévisée qu'il regardait tout le temps et surtout tous les moments cocasses qu'il aurait préféré oublier et
qui ressurgissent lors des réunions de famille. Par exemple, la fois à
l’épicerie où il a crié tout haut : « Regarde maman comme la madame
est grosse ! » et le malaise qui s’ensuivit. C’est ce genre d’anecdote
qui peut faire sourire le lecteur, car il doit lui-même en avoir plusieurs à
raconter.
E : Éternité
« Grâce à l’art, au lieu de
voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et autant qu’il y a
d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus
différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini, et bien des
siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt
ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial. » - Marcel Proust
Cette citation est très inspirante. Elle soulève le caractère éternel de la littérature. Elle montre comment l’artiste combat la mort en faisant naître des œuvres
immortelles. Ainsi, on ne disparaît jamais complètement tant que quelqu’un se
souvient de nous ou entretient une quelconque trace de notre existence dans le monde des vivants. La
littérature regorge d’univers différents. L’humanité s’enrichit à préserver
toutes ces visions uniques sur le monde que nous habitons. Cela lui permet d’être plus ouverte et peut-être de
se rapprocher de la vérité. Écrire possède définitivement quelque chose
d’existentiel et de religieux. L’œuvre la plus publiée et la plus connue
n’est-elle pas la Bible?
I : Île
« Aucun écrivain n’est une
île. » (p.145) Un mythe persiste quant aux écrivains. Le grand auteur nait avec un talent particulier et un jour, il pond son meilleur roman, un chef-d'oeuvre qui surprend tout le monde, grâce à son imaginaire hors du commun. Pourtant, cet écrivain a dû lire bien
des livres avant d'arriver à en écrire un lui-même. C'est sans doute ces lectures qui lui ont donné envie de faire de même. Ces oeuvres ont parcouru du chemin en lui. Elles ont mijoté longtemps dans l'esprit de l'écrivain qui y a vu les pistes à suivre et celles à éviter. Enfin, le chef-d'oeuvre qui apparait comme par magie n'est que le fruit d'une réflexion poussée par des lectures précédentes. C'est un peu comme en philosophie où l'on reprend la pensée d'un auteur X et on tente de la développer ou de la contredire. De même, la citation de quelques auteurs qu'on admire ne fait pas de mal dans la mesure où cela nous ouvre des portes. Donc, l'écrivain ne peut fondamentalement pas être isolé. Si vous êtes en mesure de
lire ceci en ce moment, c’est parce que nous avons un bagage culturel commun et que le
français nous a été légué et enseigné à un moment donné de notre vie. Enfin, on
pourrait citer certains auteurs comme Claude Gauvreau, qui en sont venu à créer
leur propre langage. Encore là, il y avait un grand désir d’explorer plus loin les
possibilités de la langue et de partager de telles découvertes avec d’autres. Même
dans l’exploréen, il y a un message ou une certaine émotion que Gauvreau vise à
transmettre avec des sons.
M : Marcher pour
écrire
« L’être humain qui se
croyait le personnage central doit reconnaître qu’il n’est qu’un arbre de plus
dans le paysage - un arbre qui marche. » (p.116) L’écrivain a l’œil pour
ces petits détails accessibles à tous, mais que seul lui analyse. L’exercice
déambulatoire va puiser l'inspiration à même le paysage qui entoure le marcheur. Ce dernier n’invente
pas ; il observe et note dans son carnet, un outil essentiel. Il faut bien noter et non écrire. On se dégage de tout contexte de performance et l'on décrit ses impressions sur le vif. L'écrivain développe alors une sensibilité à l'égard de son environnement. De cette manière, il n’a pas à attendre que
l’inspiration tombe du ciel. Le lien entre la marche et l’écriture est
très fort depuis longtemps. Les deux activités sont complémentaires. D’un côté,
la marche est un moment d’action où le corps est actif et l’esprit n’a qu’à
réagir aux perceptions, aux sensations perçues. D’un autre côté, l’écriture est un moment d'arrêt où le corps n’est plus autant sollicité. C’est au tour de l’esprit d'organiser les idées dégagées durant la promenade. Le moment de « création » finit par s'ancrer dans le réel. L'écrivain trace une direction, un sens, une compréhension du monde, voire une nouvelle réalité à partir des notes qu'il a prises. Cela ajoute de la cohérence au texte qui nait, car il est issu d'un contexte particulier auquel on peut se référer, et non uniquement à un imaginaire débridé.
P : Politique
« Cette coloration
politique, toujours évidente, ne plombe-t-elle pas nos romans ? »
(p.134) L’implication des écrivains dans les sphères politiques ne date pas
d’hier. Souvent, les artistes ont tendance à s’opposer au gouvernement en
place, à ceux qui détiennent le pouvoir. Toutefois, est-ce tout le temps
justifié ? Certains stéréotypes persistent dans cette vision. Les gens
riches et puissants sont-ils forcément mauvais ? Les gentils sont-ils
nécessairement moins fortunés ? Cela peut effectivement ankyloser le roman
qui sombre dans cette leçon de morale ennuyeuse qui oppose le bien au mal de manière simpliste. Néanmoins, il n’est pas
interdit de parler de politique. L’important est surtout l’angle d’attaque et non la
position initiale. Si l’on est en mesure de soulever d’autres thèmes au travers
du roman en insérant l’aspect politique comme trame de fond ou plus
subtilement, l’œuvre devient nettement plus intéressante. Avec un côté engagé
trop présent, on quitterait le registre du roman pour en faire un essai. Si
c’est ce que l’on souhaite faire, mieux vaut effacer toute forme de fiction.
Pour un roman, il serait mieux de développer son imaginaire pour faire voir la
situation sous un angle différent que celui d’un débat politique.
R : Règles et restrictions
« Au
fond, je me donne des règles pour être totalement libre. » - Georges Perec
En apparence contradictoire, cette
phrase recèle une grande part de vérité. Les contraintes peuvent réellement
aider à guider l’inspiration, puisqu’elles servent de ligne directrice. Il est
difficile de partir dans tous les sens quand il faut respecter une règle
imposée. Cela ajoute de l’unité et de la cohérence au texte. Georges Perec est un expert en la matière. Il a été membre de l'Oulipo, groupe de littéraires et de mathématiciens qui ont pour but d'ouvrir des pistes de littérature potentielle. En s'imposant des règles, parfois sous la forme d'algorithmes, ils tentent d'explorer de nouveaux territoires littéraires. Par exemple, Georges Perec a écrit son roman La disparition sans utiliser une seule fois la lettre "e". Cela donne un style particulier. Toutefois, les écrivains ne sont pas obligés de mettre la barre aussi haute. Il existe une
tonne de contraintes qu’on peut s’imposer. Par exemple, on peut simplement faire une liste de noms communs et une liste d'adjectifs pour ensuite faire des combinaisons jusqu'à obtenir des images originales. En répétant ce genre d'exercice, on peut
réellement exploiter une multitude de zones insoupçonnées de la littérature.
S : Sexe
« Écrire le sexe, c’est
parfois mieux que le faire. On peut tout effacer et recommencer autant de fois
ce qu’on veut. Et le faire avec n’importe qui. Pourvu que cela reste dans le
vraisemblable. » (p.164) Très peu de sujets intéressent davantage les
gens que la sexualité. On n'a qu'à crier le mot « sexe » en public pour avoir l'attention de tout le monde. C’est l’instinct pervers de l’être humain. Si certains affirment préférer autre chose, cela demeure tout de même une forme d’amour à
l’égard d’un sujet quelconque. Dans la culture occidentale, le sexe un moment
mystérieux d’où jaillit la vie. Encore de nos jours, on en parle rarement de manière très ouverte. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le sujet
intéresse les gens. En général, l’écriture est une façon d’assouvir ses fantasmes
et pas seulement ceux qui sont de nature sexuelle. La littérature permet de se glisser
dans la peau d’un personnage qui a les qualités et les défauts qu’on aimerait
avoir, ne serait-ce qu’une journée. C’est une manière d’affronter ses tabous
personnels, d’explorer des endroits nouveaux, de s’imaginer en compagnie de
personnes X ou Y. Les possibilités sont infinies. Le fantasme littéraire sert à libérer une nature
cachée. En soi, l'acte d'écrire est très sensuel: l'écrivain sent au bout de ses doigts le tracé du crayon qui glisse sur le papier.
U : Utilité
« Mais ce qui importe, ce
sont les traces que le livre laisse en nous. » (p.196) Comme dans tous les
arts, une question refait surface quand on aborde la littérature : quelle
est son utilité ? Dans un monde où certaines personnes crèvent de faim et
peinent à obtenir de quoi vivre, il peut apparaître surprenant que tant
d’énergie soit déployée pour aligner une série de lettres afin de créer de
beaux mots et de belles tournures de phrases. Encore plus étonnant, nombre de
gens se jettent dans les librairies pour profiter de ces jolis agencements de
symboles. En dehors des fonctions pratiques que peut comporter l’écriture,
comme dans les manuels d’instruction, la littérature dite
« artistique » laisse une empreinte dans l’esprit du lecteur. Les
idées dégagées par un bon roman font évoluer l’individu. Elles peuvent modifier
ses actions ou mieux encore, sa vision sur le monde. En outre, l'être humain est
toujours friand d’esthétisme malgré ce que peuvent dire les artistes
contemporains. Il y a une jouissance réelle à savourer une phrase bien écrite. La littérature est peut-être un refuge pour oublier tous les problèmes de la vie quotidienne, ou du moins elle permet d'entrevoir une certaine beauté dans ce désordre sans solution apparente.