mardi 25 avril 2017

Abécédaire: Deuxième Remise


B : Bibliothèque de l’enfance


« La bibliothèque de l’enfance est immense. » (p. 159) On aborde souvent l’enfance avec une certaine nostalgie. C’est un moment charnière pour les êtres humains. On découvre alors le monde avec une naïveté qu’on ne pourra pratiquement jamais ravoir. Tous les adultes sont passés par là. Le souvenir qu’on en garde est flou. On oublie souvent les rages qui nous habitaient alors, comme le désir d’indépendance. Étrangement, cette distance entre notre réalité actuelle d’adulte et celle d’un enfant permettent à l'auteur de se rapprocher du lecteur. Il y a cet imaginaire que tous les deux tentent de reconquérir par le biais de la littérature. Malgré tout, l'enfance survit aux adultes par l’intermédiaire de ceux qui les ont vu grandir. La parenté d'un individu adore lui rappeler les mets qu'il détestait manger, la chanson thème d’une émission télévisée qu'il regardait tout le temps et surtout tous les moments cocasses qu'il aurait préféré oublier et qui ressurgissent lors des réunions de famille. Par exemple, la fois à l’épicerie où il a crié tout haut : « Regarde maman comme la madame est grosse ! » et le malaise qui s’ensuivit. C’est ce genre d’anecdote qui peut faire sourire le lecteur, car il doit lui-même en avoir plusieurs à raconter.


E : Éternité

« Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini, et bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial. » - Marcel Proust
Cette citation est très inspirante. Elle soulève le caractère éternel de la littérature. Elle montre comment l’artiste combat la mort en faisant naître des œuvres immortelles. Ainsi, on ne disparaît jamais complètement tant que quelqu’un se souvient de nous ou entretient une quelconque trace de notre existence dans le monde des vivants. La littérature regorge d’univers différents. L’humanité s’enrichit à préserver toutes ces visions uniques sur le monde que nous habitons. Cela lui permet d’être plus ouverte et peut-être de se rapprocher de la vérité. Écrire possède définitivement quelque chose d’existentiel et de religieux. L’œuvre la plus publiée et la plus connue n’est-elle pas la Bible?


I : Île

« Aucun écrivain n’est une île. » (p.145) Un mythe persiste quant aux écrivains. Le grand auteur nait avec un talent particulier et un jour, il pond son meilleur roman, un chef-d'oeuvre qui surprend tout le monde, grâce à son imaginaire hors du commun. Pourtant, cet écrivain a dû lire bien des livres avant d'arriver à en écrire un lui-même. C'est sans doute ces lectures qui lui ont donné envie de faire de même. Ces oeuvres ont parcouru du chemin en lui. Elles ont mijoté longtemps dans l'esprit de l'écrivain qui y a vu les pistes à suivre et celles à éviter. Enfin, le chef-d'oeuvre qui apparait comme par magie n'est que le fruit d'une réflexion poussée par des lectures précédentes. C'est un peu comme en philosophie où l'on reprend la pensée d'un auteur X et on tente de la développer ou de la contredire. De même, la citation de quelques auteurs qu'on admire ne fait pas de mal dans la mesure où cela nous ouvre des portes. Donc, l'écrivain ne peut fondamentalement pas être isolé. Si vous êtes en mesure de lire ceci en ce moment, c’est parce que nous avons un bagage culturel commun et que le français nous a été légué et enseigné à un moment donné de notre vie. Enfin, on pourrait citer certains auteurs comme Claude Gauvreau, qui en sont venu à créer leur propre langage. Encore là, il y avait un grand désir d’explorer plus loin les possibilités de la langue et de partager de telles découvertes avec d’autres. Même dans l’exploréen, il y a un message ou une certaine émotion que Gauvreau vise à transmettre avec des sons.


M : Marcher pour écrire

« L’être humain qui se croyait le personnage central doit reconnaître qu’il n’est qu’un arbre de plus dans le paysage - un arbre qui marche. » (p.116) L’écrivain a l’œil pour ces petits détails accessibles à tous, mais que seul lui analyse. L’exercice déambulatoire va puiser l'inspiration à même le paysage qui entoure le marcheur. Ce dernier n’invente pas ; il observe et note dans son carnet, un outil essentiel. Il faut bien noter et non écrire. On se dégage de tout contexte de performance et l'on décrit ses impressions sur le vif. L'écrivain développe alors une sensibilité à l'égard de son environnement. De cette manière, il n’a pas à attendre que l’inspiration tombe du ciel. Le lien entre la marche et l’écriture est très fort depuis longtemps. Les deux activités sont complémentaires. D’un côté, la marche est un moment d’action où le corps est actif et l’esprit n’a qu’à réagir aux perceptions, aux sensations perçues. D’un autre côté, l’écriture est un moment d'arrêt où le corps n’est plus autant sollicité. C’est au tour de l’esprit d'organiser les idées dégagées durant la promenade. Le moment de « création » finit par s'ancrer dans le réel. L'écrivain trace une direction, un sens, une compréhension du monde, voire une nouvelle réalité à partir des notes qu'il a prises. Cela ajoute de la cohérence au texte qui nait, car il est issu d'un contexte particulier auquel on peut se référer, et non uniquement à un imaginaire débridé. 


P : Politique

« Cette coloration politique, toujours évidente, ne plombe-t-elle pas nos romans ? » (p.134) L’implication des écrivains dans les sphères politiques ne date pas d’hier. Souvent, les artistes ont tendance à s’opposer au gouvernement en place, à ceux qui détiennent le pouvoir. Toutefois, est-ce tout le temps justifié ? Certains stéréotypes persistent dans cette vision. Les gens riches et puissants sont-ils forcément mauvais ? Les gentils sont-ils nécessairement moins fortunés ? Cela peut effectivement ankyloser le roman qui sombre dans cette leçon de morale ennuyeuse qui oppose le bien au mal de manière simpliste. Néanmoins, il n’est pas interdit de parler de politique. L’important est surtout l’angle d’attaque et non la position initiale. Si l’on est en mesure de soulever d’autres thèmes au travers du roman en insérant l’aspect politique comme trame de fond ou plus subtilement, l’œuvre devient nettement plus intéressante. Avec un côté engagé trop présent, on quitterait le registre du roman pour en faire un essai. Si c’est ce que l’on souhaite faire, mieux vaut effacer toute forme de fiction. Pour un roman, il serait mieux de développer son imaginaire pour faire voir la situation sous un angle différent que celui d’un débat politique.


R : Règles et restrictions

« Au fond, je me donne des règles pour être totalement libre. » - Georges Perec
En apparence contradictoire, cette phrase recèle une grande part de vérité. Les contraintes peuvent réellement aider à guider l’inspiration, puisqu’elles servent de ligne directrice. Il est difficile de partir dans tous les sens quand il faut respecter une règle imposée. Cela ajoute de l’unité et de la cohérence au texte. Georges Perec est un expert en la matière. Il a été membre de l'Oulipo, groupe de littéraires et de mathématiciens qui ont pour but d'ouvrir des pistes de littérature potentielle. En s'imposant des règles, parfois sous la forme d'algorithmes, ils tentent d'explorer de nouveaux territoires littéraires. Par exemple, Georges Perec a écrit son roman La disparition sans utiliser une seule fois la lettre "e". Cela donne un style particulier. Toutefois, les écrivains ne sont pas obligés de mettre la barre aussi haute. Il existe une tonne de contraintes qu’on peut s’imposer. Par exemple, on peut simplement faire une liste de noms communs et une liste d'adjectifs pour ensuite faire des combinaisons jusqu'à obtenir des images originales. En répétant ce genre d'exercice, on peut réellement exploiter une multitude de zones insoupçonnées de la littérature.


S : Sexe

« Écrire le sexe, c’est parfois mieux que le faire. On peut tout effacer et recommencer autant de fois ce qu’on veut. Et le faire avec n’importe qui. Pourvu que cela reste dans le vraisemblable. » (p.164) Très peu de sujets intéressent davantage les gens que la sexualité. On n'a qu'à crier le mot « sexe » en public pour avoir l'attention de tout le monde. C’est l’instinct pervers de l’être humain. Si certains affirment préférer autre chose, cela demeure tout de même une forme d’amour à l’égard d’un sujet quelconque. Dans la culture occidentale, le sexe un moment mystérieux d’où jaillit la vie. Encore de nos jours, on en parle rarement de manière très ouverte. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le sujet intéresse les gens. En général, l’écriture est une façon d’assouvir ses fantasmes et pas seulement ceux qui sont de nature sexuelle. La littérature permet de se glisser dans la peau d’un personnage qui a les qualités et les défauts qu’on aimerait avoir, ne serait-ce qu’une journée. C’est une manière d’affronter ses tabous personnels, d’explorer des endroits nouveaux, de s’imaginer en compagnie de personnes X ou Y. Les possibilités sont infinies. Le fantasme littéraire sert à libérer une nature cachée. En soi, l'acte d'écrire est très sensuel: l'écrivain sent au bout de ses doigts le tracé du crayon qui glisse sur le papier.

U : Utilité

« Mais ce qui importe, ce sont les traces que le livre laisse en nous. » (p.196) Comme dans tous les arts, une question refait surface quand on aborde la littérature : quelle est son utilité ? Dans un monde où certaines personnes crèvent de faim et peinent à obtenir de quoi vivre, il peut apparaître surprenant que tant d’énergie soit déployée pour aligner une série de lettres afin de créer de beaux mots et de belles tournures de phrases. Encore plus étonnant, nombre de gens se jettent dans les librairies pour profiter de ces jolis agencements de symboles. En dehors des fonctions pratiques que peut comporter l’écriture, comme dans les manuels d’instruction, la littérature dite « artistique » laisse une empreinte dans l’esprit du lecteur. Les idées dégagées par un bon roman font évoluer l’individu. Elles peuvent modifier ses actions ou mieux encore, sa vision sur le monde. En outre, l'être humain est toujours friand d’esthétisme malgré ce que peuvent dire les artistes contemporains. Il y a une jouissance réelle à savourer une phrase bien écrite. La littérature est peut-être un refuge pour oublier tous les problèmes de la vie quotidienne, ou du moins elle permet d'entrevoir une certaine beauté dans ce désordre sans solution apparente.